Ou comment faire d’un film un cheval de Troie. Comment dans un monde sombre communiquer la lumière. L’hypnose ericksonienne part du présent, du réel de la personne, pour proposer des transitions-transformations-trocs (recadrage ou autre). Depuis quelques années, certains films « blockbusters » renferment un message « alternatif », inhabituel. Au hasard, Looper, Logan oou encore le récent On l’appelait Robin des bois. Ici, L’Odyssée de Nolan. Car le cinéma est éminemment hypnotique, idéologique, et on ne sort pas indemne de ce qu’on regarde.

C’est un film sur le passage d’ombre à lumière. Du début à la fin. Construit sous la forme d’un cheval de Troie autour d’un thème récurrent : le massacre volontaire, le sacrifice clair et évident de l’œuvre d’Homère pour faire passer ce message.

Peu après une nuit initiale, le déploiement des voiles. Le début du voyage. Du vrai voyage. De la lumière.

La première phrase d’Ulysse résonne comme un sacrilège. « 10 ans sur cette putain de plage ». Sacrilège du personnage, du sens, de l’œuvre. Dès lors se pose la question. Film irrécupérable ou sens caché ? À la fin, de nouveau, le déploiement du voyage de la lumière.

Nolan nous aura emmenés au cœur des ténèbres (le milieu-climax du film : les enfers) de notre époque. Mais avec un vent omniprésent, d’optimisme malgré tout, car Ulysse s’en sort, toujours. Cette odyssée, ce cinéma vaut d’être vécu, traversé.

Certains semblent absents du film. Zeus, par exemple. On n’en verra, n’en devinera que la main. D’autres aussi. Sauf que certains sont intimement présents. Hermès, par exemple. Car Ulysse, c’est Hermès.

De nombreux commentateurs l’ont indiqué ces dernières années. Le personnage d’Ulysse emprunte presque tout à Hermès. Il est socialisation, incarnation d’Hermès. Dieu du passage, comme Ulysse qui trouve toujours le sien, quoi qu’il en coûte. Non du contrôle, du refus, de la complexité méprisée. Hermès, dieu de la ruse, du passage des morts, des voleurs, des voyageurs. De la transmission entre les opposés. Et Ulysse, roi déguisé en mendiant, chef de guerre qui délivre l’âme d’un vieux chien, assez rusé pour échapper aux tours d’une sorcière.

Comment s’articule le film ? En scénettes plus qu’en scènes. En scénettes massacrantes. À l’image de Charybde et Scylla. À peine trois minutes pour toute une scène épique, où Scylla se résumera à quelques trompes d’éléphants et six matelots saisis. Charybde en un bref tourbillon. Et l’affaire est jouée. L’important n’est pas l’œuvre d’Homère. Clairement. Ni même d’adapter le poème.

Que dire alors, si ce n’est ce massacre ? Justement, tout. Tout le film s’articule autour d’un équilibre précaire, à l’image de cette scène, à laquelle Ulysse semble assister seul, dans Troie en feu : D’un côté, le cheval qui semble tomber, de l’autre un temple qui le retient. Dur. Solide. Ulysse est immobile, à observer, à contempler le carnage alentours. Un équilibre, malgré tout, pour celui qui sait regarder, se donne à voir dans les pires moments. Savoir regarder le passage des choses, même dans le feu des pires violences : Ulysse sait faire cela, et viennent à lui alors des images uniques, des équilibres incroyables, des équations lourdes, des couples gigantesques, crescendo et qu’il assume. Moutons-hommes, Charrybde et Scilla-6 hommes, Cheval de Troie-temple, retrouver Ithaque-s’abandonner à la mer etc.

De quoi est-ce alors le signe ? Ce qui est important, ce seraient ces équilibres ? Ou ces personnages transgenres, ou de tous horizons, sauf grec ? Mais ils jouent des rôles si faibles, ces personnages aux traits exotiques. Sauf peut-être le premier général d’Ulysse. Sinon, quelques scènes nettes, par-ci, par-là. Une Hélène de Troie, certes noire. Mais tailladée à l’œil gauche, son œil féminin. Ou bien un soldat interprété par un.e comédien.ne transgenre. Lui aussi, très vite exécuté.e. Sacrifié.e. Sur le cheval de Troie. Cette scène donne un nouvel indice. Essentiel. Principal.

Quelque chose sera sacrifié sur le cheval. Ce qui est sacrifié, ce n’est pas la civilisation. Ce n’est pas notre société. C’est cette idéologie pseudo-progressiste. Récupération. Inversion des réalités. Bien sûr que le cheval représente la décadence, la violation des lois les plus élémentaires. Sauf que la réutilisation du symbole, de ce film-cheval, sera de remettre la vie au centre. En assumant le monde des morts au centre du film. Nolan nous avait habitués à ses inversions, ses mises en abîmes. Pourquoi l’oublier ici ? Rappelons-nous le sens des mythes : non pas d’abord chercher la lumière, mais assumer et traverser les ombres.

Au presque milieu du film, Circé. La sublime, superbe Circé chez Homère. Ici, une vieille femme. Laide. Paranoïaque. Elle projette sur les hommes ses haines, ses rancœurs, ses traumatismes passés. Sans avoir rien dépassé elle-même. Elle enferme sa sœur et la transforme, accuse les autres d’être, on dirait aujourd’hui, des pervers narcissiques. Malveillants. Masculins. Toxiques. Elle montre aux hommes leur pire facette. Par son regard. Son observation crée cela. Allusion à Interstellar ? À la dimension quantique des choses, où l’observateur crée ce qu’il observe ?

Et lorsqu’enfin elle est arrêtée, alors elle peut proposer du constructif. Elle peut traverser elle-aussi, aller plus loin. Vers les informations pour Ulysse : non plus châtier-détester, mais aider. Tout trauma peut être sublimé. En fonction des vents pris ou non. Des voiles déployées ou non à tel moment.

Avant cela, une scène absente de l’Odyssée. Des espèces de grands chevaliers attaquent dans les bois. Au hurlement, au cri capricieux d’un enfant qui ne cherche pas à comprendre. Nouvelle critique de notre société. L’enfant-roi. Qui déresponsabilise les parents. Dont le caprice devra être dramatisé, excusé. La réponse binaire, sourde des soldats sans visage. L’enfant divisera le monde, encore et encore, selon son confort. Ces grands chevaliers qui cassent tout, sans visage, comme des geeks, des ados derrière leurs écrans. Pleins de pouvoir. Individualistes. Victimaires, ne se montrant pas. Tout, sauf laisser passer et laisser être.

Mais Ulysse, lui, continue de passer, d’être. Y compris aux enfers. Y compris à la fin où il ne s’attache pas à son territoire. Il continue encore. De laisser passer, de laisser être.

Il le fera lors de sa dernière épreuve. Quittant une affligeante, quasi-comique Calypso. Émaciée survivaliste, toute droite sortie d’un film des années 80 avec JCVD ou Dolph Lundgren. Égoïste, peu charnelle, sans aucune générosité physique, cette Calypso-là, une fois de plus, sacrifie l’œuvre d’Homère.

Mais ensuite. Ensuite, Ulysse lâchera pour de bon. Se laissera aller au gré des vents, des courants, dépassant sa rancœur. Puissance du renversement. Ulysse cesse sa plainte aux dieux, à la vie. Il fait face au ciel, en pleine mer.

Cette rancœur à l’égard des dieux n’est qu’une façade. N’est que le déni. Car il sait, lui, qu’il est plein de culpabilité. Il sait que quelque chose est déjà annoncé, effectué, dont il est le signe. Qui le traverse encore et qu’il dépassera aussi. Dire une chose et faire le contraire, il est allé au bout. Ce nihilisme, cette idéologie transhumaniste, pseudo-progressiste, anti-vitaliste. Qui est mort. Qui sème la mort. Il est allé au bout avec le cheval.

Le film tout entier devient alors un cheval de Troie pour donner ce message. Progressisme affiché, wokisme, inclusivité. Sauf que le film entier est un film sur Hermès. Le passage. Le laisser-être. Le lâcher-prise.

Autre opposé à Ulysse-Hermès, cette figure noire, sombre, de mort : Agamemnon le jeune. Plein de pouvoir, froid, qui se traîne du début à la fin sans une parole de vie, casqué comme les combattants en armures sans visage. Même dans les enfers, le visage caché. Trahi comme les autres, qui ont voulu jouer au jeu sans règle et sans parole de l’hyper modernité. Surtout, ne dépassant pas cette trahison. Par manque d’intelligence. Ulysse, lui, ira au bout de son intelligence. De sa ruse. Il dépassera donc sa propre fourberie. Comme Hermès le fait, sans cesse.

Film volontairement laid, qui sacrifie l’esthétique au profit de l’intellect, l’Odyssée est littéralement une odyssée pour Christopher Nolan. La manière pour lui d’accepter clairement, enfin. Oui, que l’essentiel dans le cinéma n’est peut-être pas le visuellement beau. Mais l’intellectuellement communicable à travers l’image.

Les autres symboles sont légions. Un Tom Holland acteur de spider-man, pied-de-nez idéal pour interpréter celui qui se bat de loin, le sens grec du nom « Andromaque ». Un ex personnage musculation-drogue du Loup de Wall Street pour interpréter un Ménélas bourrin. Tous deux se retrouvent dans un dialogue un peu débile à faire du ball-trap avec leur arc. Lunaire.

Et encore. Nolan se déchaîne. Comme la mer de Poséidon et sous les coups de Zeus. Pour nous dire sa leçon des dieux justement. Le passage, plus que l’identité.

À nous de voir quel cinéma nous voulons. Et si nous pouvons quand même, dans ce cinéma, dans ce film, aux effets spéciaux sublimes, aux images de mouvements incroyables, aux images d’actions moyennes, voir ce que nous pouvons garder, changer, prendre. Mais le cinéma, c’est tout ça. Et la vie, aussi.

Il nous faut choisir. Tout embrasser, ou nous limiter à juger, découper, classer, catégoriser. Nos enfants, nos choix mixtes à 50%, les pervers narcissiques et les femmes victimes, les vilains manifestants et les gentils politiques, etc. Prendre ou non ce cheval. Dans un sens ou un autre, mais debout. Tomber mille fois. Se relever autant de fois, sans perdre de temps à se plaindre.

Debout.




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Eddy Mannino

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