Tom Yeomans : la thérapie comme processus de l’âme
Tom Yeomans est psychothérapeute, enseignant et formateur en psychosynthèse et en psychologie spirituelle. En France ce sont des mots qui peuvent faire peur. Pourtant ils signifient simplement que peut-être notre vie a un sens au-delà du visible et du matériel immédiat. Que se sentir parfois guidé, protégé, ou avoir des intuitions ne sont pas des éléments à ne pas intégrer à un travail thérapeutique. Depuis les années 1970, son travail s’est développé autour de la relation entre psychologie, conscience, transformation intérieure et processus de l’âme.
Il a notamment fondé le Concord Institute et développé le Soul Process Work, une approche qui considère le cheminement intérieur comme un processus vivant plutôt que comme une simple succession de problèmes à résoudre. Cet élément est à la fois fondamental, déterminant et rigoureusement clivant avec l’immense majorité des thérapies occidentales actuelles, causalistes et fondées sur le « psychodrame » (psychanalyse classique et psychologie clinique dominante: toutes deux en phases et au service du modèle socio-économique dominant, fait de verbal, de contrôle, d’individualisme et d’interprétation réductionniste) ou sur les changements de comportements (TCC) et autres réductionnismes (psychiatrie chimique, neurosciences). Cela ne signifie évidemment pas que dans la pratique les professionnels sont « étanches » aux autres manières de travailler..
(Source : Concord Institute — biographie de Thomas Yeomans :
https://concordinstitute.org/biography/)
Chez Yeomans, le mot « âme » n’est donc pas simplement une notion religieuse. Il désigne une dimension profonde de l’expérience humaine, celle qui se manifeste dans les crises, les changements, les conflits intérieurs, les rêves, les aspirations et les moments où une ancienne manière de vivre ne fonctionne plus. Mais que quelque chose nous guide néanmoins. On retrouve cette question de la gestion de la crise chez de nombreux auteurs. Ainsi par exemple chez Machiavel quand il est question de savoir comment agir lorsque des méthodes jusque-là victorieuses à de nombreuses reprises, deviennent un jour inefficaces. Et Machiavel de nous dire la vertu de l’homme qui saura changer son comportement pour s’adapter au flux de vie (expression ampoulée ici).
La thérapie peut alors devenir autre chose qu’une tentative de retour à la normale. La thérapie n’est pas d’abord ou uniquement le fait de chercher des problèmes, les coupables parentaux de ceux-ci, pour replier toute problématique présente sur des causes passées. Au contraire Yeomans considère que notre âme nous guide, que nos « problèmes » sociaux font entrer en résonnance qui nous sommes vraiment et qui on voudrait que nous soyons. Nos problèmes présents ne sont pas causés par nos parents présents ou passés, mais par une pression de norte âme, afin que nous exprimions qui nous sommes vraiment.
La thérapie, au sens plus large, peut devenir un processus de transformation, de dévoilement et d’acceptation de ces appels de notre âme à vivre certaines choses sans négliger de dépasser-intégrer des traumas passés, car il s’agit in fine d’une seule et même chose. Pour nous amener là où elle souhaite, notre âme avait besoin que nous traversions ces épreuves. (ce n’est donc pas du tout: « tu as choisi de vivre cette vie », mais plutôt « sur un autre plan, ton âme a été invitée-contrainte à accepter que tu vives telle chemin, en l’accueillant le plus possible »).
Cette conception rejoint une idée essentielle : nous ne sommes pas toujours malades parce que quelque chose serait simplement « cassé » en nous. Il arrive aussi que nous soyons en difficulté parce qu’une manière ancienne de vivre, de penser ou de nous définir ne correspond plus à ce qui cherche à apparaître à l’intérieur de nous, sous la « petite volonté » mentale, contrôlante. ET ce « quelque chose » qui cherche à apparaïtre est d’une dimension autre, porte le nom d' »âme » et est là pour une raison précise, pas pour accepter en silence que nous nous normalisions et rien de plus.
La crise peut alors être douloureuse, mais elle peut également être porteuse d’un mouvement que la vie exige en nous. Dit autrement: pour des personnes consultant en hypnose pour des problèmes de sommeil, il est fréquemment beaucoup plus efficace d’inviter une part consciente, écoutée, dominante, à se relier à une part qui veut se réveiller-être entendue, plutôt que de pratiquer des hypnoses de relaxation, au demeurant difficilement distinctes d’une relaxation ou d’une sophrologie.
James Hillman : retrouver l’âme dans la psychologie
James Hillman (1926-2011) est le fondateur de la psychologie archétypale. Formé dans la tradition jungienne, il s’en est progressivement éloigné pour développer une psychologie davantage attentive aux images, aux mythes, à la littérature, à l’art et à la dimension imaginale de l’existence.
(Source : Spring Publications — James Hillman :
https://www.springpublications.com/hillman.html)
Pour Hillman, la psychologie ne devrait pas chercher à devenir une science de l’être humain débarrassée de la mythologie, de la poésie ou de l’imagination, bien au contraire. En effet la psyché se manifeste précisément à travers les images, les rêves, les histoires, les passions, les contradictions et les formes particulières que prend une existence.
Dans cette perspective, l’âme n’est pas une chose que l’on possède. Elle est plutôt une manière d’approfondir ce que nous vivons.
Hillman a ainsi contribué à déplacer la question thérapeutique. Au lieu de demander uniquement « Comment faire disparaître ce problème ? », on peut aussi demander « Qu’est-ce que cette expérience veut montrer ? » ou encore « Quelle image de la vie est en train d’apparaître à travers ce qui m’arrive ? »
Psychologie archétypale, âme et thérapie
La psychologie archétypale de James Hillman ne constitue pas une méthode thérapeutique au sens d’un protocole à appliquer étape par étape, elle propose plutôt une autre manière de regarder la vie psychique. En ce sens elle me semble particulèrement pertinente, car il est évident que chaque être humain emprunte un chemin incroyablement unique, malgré les nombreuses tentatives de normalisation. Certains rêvent beaucoup en couleur, en animalités, d’autres sont passionnés par tel art etc
Un symptôme, une peur, un rêve, une répétition, une obsession ou une période de crise peuvent être considérés autrement que comme de simples anomalies qu’il faudrait éliminer. Ils peuvent être abordés comme des images de l’âme.
(Source complémentaire : James Hillman, Archetypal Psychology: A Brief Account, Spring Publications :
https://www.springpublications.com/)
Cela ne signifie pas qu’il faille romantiser (mais un certain romantisme est une valeur assez positive chez Hillman) la souffrance ou refuser les soins médicaux et psychologiques lorsqu’ils sont nécessaires, cela signifie simplement que la souffrance humaine possède parfois une profondeur que les seules catégories diagnostiques ne suffisent pas à épuiser.
Tom Yeomans et James Hillman : deux chemins vers une psychologie de l’âme
Tom Yeomans et James Hillman ne proposent pas la même psychologie; il serait donc artificiel de les présenter comme deux représentants d’une même école. Mais leurs travaux peuvent entrer en résonance autour de plusieurs questions essentielles.
Qu’est-ce qu’une personne devient lorsqu’elle traverse une crise ?
Que devient une existence lorsque les anciennes réponses ne fonctionnent plus ?
Comment écouter ce qui se manifeste sans chercher immédiatement à le faire taire ?
Quelle place donner à l’âme dans une pratique thérapeutique ?
Chez Yeomans, l’accent porte notamment sur le processus de l’âme, la maturation et la transformation intérieure.
Chez Hillman, il porte davantage sur l’image, le mythe, l’imagination et la pluralité des formes de la psyché.
Mais tous deux permettent de sortir d’une conception étroite et morbide de la psychologie. C’est cette conception qui à mon sens fait que les vrais psychologues aujourd’hui fuient en masse les facultés de psychologie française. Car on ne peut pas avoir une intuition forte de ce qu’est l’âme, une vocation pour la psychologie et se satisfaire facilement d’un enseignement aussi bas de gamme, dogmatique et surtout fermé. Tantôt centré sur l’analyse, tantôt sur les TCC ou les neurosciences et leurs fantasmes.
Ou alors, comme le font de superbes futurs accompagnants.es, prendre son mal en patience et faire ces 5 années quasiment vides de toute vraie révolution, opposé sidéral de la faculté de philosophie. Je me souviens encore de ces cours de faculté où inlasablement on nous rabachait comme un catéchisme la psychanalyse freudienne, ou lacanienne, comme LES vérités, le camp des bons etc. On y était sourd à toute autre technique, toute autre chose. Des cours de psychologie cognitive, d’autres de psychologie sociale… et quand une étudiante demandait courageusement conseil pour gérer le stress à l’approche d’un exposé, le « brillant universitaire » répondait lapidairement qu’il n’y a rien à faire, juste répéter l’exercice… Niveau zéro de la psychologie dans ce qui se présentait comme son temple. Je me souvenait alors la citation d’Ernst Jûnger (Eumeswil, de mémoire): on y parle sur les bancs des universités un langage encore plus bas et éculés que sur les ports ou les places du marché.
J’avalais cela comme je pouvais, en couleuvres indigestes. Certains mardis soirs, avec un discret et brillant médecin psychiatre et quelques autres, j’allais découvrir-explorer des possibles, resoudre-dépasser des problèmes, en rebirth. J’avais déjà découvert un visage superbe de l’hypnose par ailleurs, et étudié la philosophie avec des territoires et des découvertes incroyables. Et la faculté de psychologie, avec pourtant son objet d’étude, ses salles et ses budgets parvenait à systématiquement transformer l’or en plomb, à l’image de l’éducation nationale dont j’avais déjà démissionné: prendre la place de quelque chose de superbe et en faire du médiocre, et dire que c’est ça, la seule façon dont cela peut exister. Règne du médiocre et de la peur de plus grand. Mais même le plus petit (surtout lui!) renferme une âme infinie! Va donc découvrir et explorer, et dépasser tes limites actuelles, dès lors que tu es un minimum équilibré.e.
Quand la crise existentielle devient une question de sens
Certaines périodes de la vie ne ressemblent pas à une maladie identifiable.
On peut continuer à travailler, à s’occuper de sa famille, à rencontrer des gens, à accomplir ce que l’on doit accomplir, et pourtant sentir que quelque chose ne fonctionne plus: une fatigue intérieure apparaît, une relation qu’on pensait inaltérable change, une ancienne ambition perd son sens.
Une séparation, un deuil, un changement professionnel, un départ des enfants ou simplement le passage des années peuvent faire surgir une question que l’on avait jusque-là réussi à éviter :
« Est-ce vraiment la vie que je veux continuer à vivre ? »
C’est là que la notion de crise existentielle devient importante: une crise n’est pas nécessairement un échec. Elle peut signaler qu’une transformation est devenue nécessaire. La thérapie peut alors offrir un espace pour traverser cette période sans chercher trop rapidement à revenir à l’état précédent.
Une thérapie qui ne cherche pas seulement à supprimer les symptômes
Il ne s’agit bien sûr pas de nier les symptômes. Une souffrance psychique peut être intense. Elle peut nécessiter une aide médicale, psychiatrique ou psychothérapeutique et certaines situations exigent même une prise en charge urgente. Mais dans d’autres circonstances, la question n’est pas seulement « Comment faire pour aller mieux ? » mais peut également être :« Qu’est-ce qui est en train de changer dans ma vie ? »
Cette différence paraît petite mais elle change beaucoup de choses.
Car si toute souffrance est considérée uniquement comme un dysfonctionnement, l’objectif sera nécessairement de retrouver l’équilibre antérieur.
Si elle est aussi considérée comme une manifestation de la psyché, il devient possible de chercher ce qu’elle signifie, ce qu’elle transforme et ce qu’elle oblige à regarder. Regarder au sens propre comme au figuré, selon Hillman, dans une thérapie qui réhabilité l’imaginaire, et pas seulement l’imaginal.
Une autre manière d’accompagner une personne
C’est dans cet espace que les réflexions de Tom Yeomans et James Hillman peuvent être utiles aujourd’hui.
Il ne s’agit pas de reproduire leurs théories à l’identique, mais plutôt de considérer leur questionnement :
Que se passe-t-il lorsqu’on cesse de vouloir immédiatement corriger ce qui nous dérange ?
Que peut-on découvrir en portant davantage attention à ce qui se présente ?
Que devient une personne lorsqu’elle commence à écouter autrement sa propre vie ?
Une thérapie peut alors être un lieu de parole, mais elle peut aussi être un lieu de silence, d’observation, d’image, de sensation, d’émotion et de transformation.
Il n’est pas toujours nécessaire de tout expliquer, ni de tout raconter. Et il n’est pas toujours nécessaire de savoir immédiatement pourquoi l’on va mal.
Parfois, il faut d’abord pouvoir rester suffisamment longtemps auprès de ce qui est là pour que quelque chose puisse apparaître. On verra ici si on le souhaite une filiation de facto avec d’autres thérapeutes récents (François Roustang), des penseurs de la thérapies (Jean-Yves Leloup) ou plus largement des mouvements vers l’éveil (Soufisme, taoïsme).
Tom Yeomans, James Hillman et mon approche thérapeutique
Dans ma pratique, je m’intéresse particulièrement à ces moments où une personne ne cherche pas simplement à « supprimer un symptôme », mais à comprendre ce qui se joue plus profondément dans son existence. C’est quelque chose qui m’a tout de suite questionné dans l’hypnose ericksonienne. Bien sûr Erickson veut le confort de la personne. Mais en même temps il fait autre chose, il s’appuie, dialogue avec autre chose. La part ignorée, diront certains. Mais on peut penser que c’est plus le dialogue que la dialogant qui est important: que c’est le mouvement, le flux, l’intervalle insaisissable qui est déterminant.
L’hypnose peut alors constituer un moyen d’entrer autrement dans cette expérience. Elle permet de ralentir le fonctionnement habituel, de modifier le rapport aux images, aux sensations et aux représentations, et parfois de retrouver un espace intérieur qui n’est plus accessible lorsque le mental cherche constamment à tout contrôler.
Cette approche ne consiste pas à appliquer mécaniquement la psychologie archétypale de James Hillman ou le Soul Process Work de Tom Yeomans. Chaque accompagnant propose quelque chose d’unique. Pour ma part, Yeomans et Hillman sont arrivés à un moment et dans des espaces où clairement ce qui s’exprimait visiblement était d’un autre ordre explicatif que l’ici-immédiat d’une conscience humaine incarnée. Dit autrement: après avoir refusé-nié (jusqu’à la maladie) de voir et prendre en considération des ressentis, intuitions et perceptions visuelles d’autres plans, j’ai pris la décision d’accueillir et d’accepter. Et comme ce qui venait était à l’évidence (au sens fort de ce mot) du domaine d’une âme, ces deux auteurs m’apportent un canevas dit « thérapeutique », là où d’autres, sans toujours les rigueurs logique, philosophique et thérapeutique auxquelles je tiens) nommertaient cela mediumnité. Nous sommes je crois de plus en plus nombreux, appelés à être des ponts entre les rives de la raison parvenue à son paroxysme (voir François Roustang) et l’imaginal au sens d’un Henry Corbin. Non pas l’un ou l’autre, mais l’un et l’autre. Ni réductionnisme matérialiste, ni déni de l’Occident et migration exclusive dans une pensée orientale méprisante à l’égard du logos et ignorant tout des puissances et des subtilités de ces espaces.
En bref et pour revenir à nos auteurs, cette approche s’inscrit donc dans une même vaste et remarquable intuition : l’être humain ne se réduit pas à ce qui ne va pas chez lui. Une crise peut avoir une histoire, un symptôme peut avoir une fonction, une image peut ouvrir une compréhension. Et une période de désorientation peut parfois devenir le début d’une transformation.
Si vous traversez une période de crise, de changement, de perte de sens ou de questionnement profond, un accompagnement thérapeutique peut permettre de prendre le temps de regarder ce qui se passe réellement.
Sans chercher à tout expliquer, ni réduire immédiatement l’expérience à une étiquette. Et sans considérer que le but d’une thérapie est nécessairement de redevenir exactement celui ou celle que l’on était auparavant.
Pour aller plus loin
Tom Yeomans — Concord Institute
Travaux, textes, conférences et ressources autour de la psychosynthèse, de la psychologie spirituelle et du Soul Process Work :
https://concordinstitute.org/
Pour James Hillman, pour les seuls francophones, les ouvrages traduits, en premier Le Code caché de votre destin. Le livre est en collection poche-j’ai lu, réputée pour la dimension ésotérique et faiblement précise du langage emlployé… le contraire de ce livre d’un niveau théorique et philosophique non négligeable comparativement au reste de cette collection. En anglais, The Thought of the heart est un bon début.
James Hillman encore— Spring Publications
Archives, ouvrages et ressources consacrés à la psychologie archétypale de James Hillman :
https://www.springpublications.com/hillman.html
James Hillman — Wikimedia Commons
Photographie de James Hillman en 2004, par George Quasha, sous licence CC BY 3.0 :
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:James_Hillman_2004.jpg
Sur la psychologie archétypale : James Hillman a développé une psychologie attentive aux archétypes, aux images, aux mythes et à la dimension imaginale de l’expérience. Son œuvre s’inscrit dans une histoire intellectuelle qui passe notamment par Jung, la mythologie, la philosophie et la littérature.
En résumé
Tom Yeomans et James Hillman nous invitent à considérer autrement la thérapie et la psychologie.
Non pas seulement comme des moyens de supprimer ce qui fait souffrir, mais comme des espaces permettant d’approfondir l’expérience humaine.
L’âme, la crise, l’image, le rêve, le changement et la quête de sens peuvent alors retrouver une place dans le travail thérapeutique.
C’est peut-être là que commence une autre manière de prendre soin de soi.
Dans la tradition grecque, Psyché est associée à l’âme ; le papillon au-dessus de sa tête en est un symbole.
Le choix de cette image n’est pas anodin.
Le mot grec psychè signifie à la fois l’âme, le souffle et, dans certaines représentations, le papillon. Cette histoire ancienne rappelle que la psychologie n’a pas toujours désigné une discipline séparée de la question de l’âme.
C’est précisément cette profondeur historique du mot « psychologie » que Hillman a voulu retrouver. Ne serait-ce qu’en anglais, souvenons-nous du mot butterfly, et de son sens poétique: qui vient voler au-dessus des marmittes de beurre, attiré par la lumière…