Ce matin dans un supermarché, plusieurs associations sollicitaient les clients. Pour les animaux abandonnés d’une part, pour les enfants hospitalisés dans l’entrée. Il y avait également une information sur le prochain octobre rose (non, je ne parlerai pas du site Cancer rose, qui donne un autre son de cloche sur le dépistage!). Chacune avait ses couleurs, ses slogans, ses rubans. Puis viendront les mobilisations contre les féminicides, les causes particulières avec leurs journées dédiées et leurs appels aux dons.
Toutes ces causes sont légitimes. Pourtant, dans cette succession, quelque chose m’interpelle : à force de découper la société en catégories de victimes, ne finissons-nous pas par perdre ce qui nous rassemble ? L’enfant, la femme, l’homme, l’animal, le malade, la victime — chaque groupe possède désormais son récit, son vocabulaire, son indignation. La société devient une juxtaposition de sous-groupes qui se reconnaissent de moins en moins comme appartenant à une même communauté humaine. Dans un pays déjà très porté sur les corporatismes.
Ce n’est pas seulement ni même d’abord la souffrance qui divise. C’est la manière dont nous organisons sa reconnaissance.
Et les hommes ?!
La question mérite d’être posée, non pour réclamer une place supplémentaire dans le catalogue des victimes, mais parce qu’une part importante de la souffrance masculine demeure étrangement silencieuse. Les chiffres sont connus, mais rarement entendus ensemble : en France, plus de trois suicides sur quatre concernent des hommes (environ 7000 décès/an), « contre » environ 100 à 120 féminicides annuels. Les hommes meurent également plus jeunes et sont plus exposés à la mortalité liée au travail (85% des décès liés au travail concernent les hommes: 1100 contre 190/an). Dans les structures d’hébergement social, les hommes seuls sans enfant représentent une part considérable des personnes accueillies.
Ces chiffres ne disent pas que les hommes souffrent « plus ». Ils disent seulement quelque chose que nous devrions être capables d’entendre sans transformer immédiatement la question en compétition : il existe une souffrance masculine et accuser les hommes de tous les maux ne fait rien avancer. Et elle n’a pas besoin d’être comparée à celle des femmes pour exister. Pourtant, la doxa médiatique ne la mentionne jamais dans la même respiration: le récit serait trop compliqué, et manipuler demande des narratifs simples, radotés toute la journée, pour être acceptés et mémorisés. Base de la manipulation: la répétition avec des exemples fonctionne toujours mieux qu’une argumentation logique. On ne voit pas les suicides masculins à la une des journaux, on ne les déclare pas « urgence nationale », on ne les inscrit pas dans le grand récit des violences faites. Ils sont le bruit de fond qu’on accepte d’entendre sans écouter, car on nous dit et répète que les hommes sont les bourreaux, qu’être un homme c’est plus facile. Chanson pratique pour diviser, difficile à maintenir quand on regarde la réalité des populations sans abris et autres.
Le piège du « nous aussi »
On pourrait alors entendre : « Nous aussi, nous souffrons. Nous aussi, nous avons droit à notre journée, notre ruban, notre catégorie. » La revendication est compréhensible, mais elle accepte déjà les règles du jeu. Elle demande simplement une place supplémentaire dans un système qui transforme progressivement les êtres humains en groupes séparés auxquels il faut attribuer une souffrance spécifique, une identité, une reconnaissance. Or la solution n’est pas un nouvel « isme » — pas de « masculinisme » pour répondre au féminisme, pas de « wokisme » pour découper davantage — mais quelque chose de beaucoup plus ancien et de beaucoup plus vaste : la Vie.
Ce que nous avons oublié de regarder
Il existe une forme d’aliénation qui ne consiste pas seulement à interdire à quelqu’un de ressentir, mais à lui apprendre à se définir d’abord par une catégorie. Homme, femme, victime, agresseur, malade, aidant, fort, fragile — on finit par ne plus rencontrer une personne, mais une position dans un système. Et lorsque la souffrance apparaît, il faut trouver la bonne case : quel est votre problème ? Quelle est votre blessure ? À quelle catégorie appartenez-vous ?
Mais la vie humaine déborde constamment les catégories. Un homme peut être père, amant, fils, travailleur, solitaire, ami, corps, désir, mémoire, force, fatigue, peur, intelligence, colère, tendresse, responsabilité, rêve — tout cela à la fois, et surtout quelqu’un qui cherche encore la forme que sa vie doit prendre. C’est cette complexité vivante que les catégories de victimes risquent de recouvrir.
L’homme qui tient
Il existe encore une figure masculine très ancienne : celle de l’homme qui tient. Il travaille, il assume, il protège, il avance, il encaisse, il ne se plaint pas trop. Cette figure a ses côtés destructeurs, mais elle comporte aussi quelque chose que notre époque semble avoir oublié de regarder : la capacité à traverser l’épreuve, à faire face, à agir malgré l’incertitude. C’est ce type d’idées qui aujourd’hui attire les colères, notamment dans l’ouvrage étonnant d’Emmanuel Todd. En cessant de conspuer les qualités sous-jacentes, nous ferions déjà un bien fou aux hommes. Parfois simplement, leur faire remarquer qu’ils ont fait du bon travail, et merci. Car c’est là-aussi ce qui nourrit la « fermeture » des hommes: tout ne vient pas que de l’éducation.
Un problème apparaît ensuite lorsque tenir devient la seule manière possible d’exister, lorsque l’homme ne sait plus que faire de ce qui, en lui, ne tient plus: sa part non reconnue, non valorisée. Il peut parler bien sûr, la psychologie nous dit que ça fait du bien. Vider sa plainte, pour repartir de nouveau. Se sentir entendu, considéré pendant une heure ou deux. Parler de son divorce, de son travail, de ses enfants, de ses difficultés financières. Mais derrière tout cela se trouve souvent une question beaucoup plus vaste : que suis-je en train de faire de ma vie ? Ce n’est plus seulement une question psychologique, c’est une question existentielle.
Une autre manière d’accompagner
C’est peut-être là que l’accompagnement thérapeutique devrait changer de perspective. Être thérapeute, ce n’est pas considérer les patients comme des victimes à qui l’on doit octroyer écoute, compassion et reconnaissance. C’est les accompagner vers leurs ressources inconscientes, vers ce qui en eux est vivant et capable de se transformer. Physiquement, ici, maintenant. Car notre société malade, morbide, anti-hommes car profondément déstructurante (pour l’économie de marché et des unités de consommation maléables, sans repère, hyper adaptables) ne changera pas demain.
Mais cette transformation demande de voir ce que les approches dominantes ignorent. La psychologie des émotions a ses angles morts : elle ne voit pas le corps brut, ni les énergies silencieuses qui traversent un être avant qu’il ne parle, ni les aberrations logiques que l’intellect refuse de reconnaître. Elle fabrique parfois le théâtre émotionnel qu’elle prétend soigner, demandant à chacun de jouer le rôle du patient qui met des mots sur tout, dans un cadre de psychodrame familial pro-système. Or il ne s’agit pas d’apprendre à l’homme à mieux correspondre au modèle contemporain du patient — parler davantage, identifier ses émotions, raconter son histoire — mais de l’aider à retrouver un rapport vivant au monde.
La parole a sa place, mais elle n’est pas la seule porte d’entrée. Il existe le corps, l’effort, le sport, l’épreuve, la marche, le silence, le collectif, la fraternité, le travail accompli ensemble, la confrontation au réel, la nature, la transmission, le risque mesuré, Et cette expérience simple : faire quelque chose qui compte avec d’autres êtres humains. Le lien social, l’être ensemble, l’être vivant dans la nature, dans le sport, dans la méditation, dans les regards échangés : voilà ce qui fait retour à la vie.
Un thérapeute qui comprend cela ne cherche pas à faire de son patient une victime qu’il faut guérir, mais un sujet qui agit, qui éprouve, qui choisit, qui rencontre, qui transforme et qui est transformé.
Le masculin, le féminin, et ce qui les dépasse
Cela implique aussi de sortir d’une conception trop étroite du masculin. Un homme n’a pas à devenir une « meilleure version » de l’homme contemporain, pas plus qu’il n’aurait à se conformer à une nouvelle définition idéologique. Il peut avoir à rencontrer ce qui, en lui, n’a jamais trouvé sa place : sa force, sa vulnérabilité, son agressivité, sa tendresse, son désir, sa solitude, son rapport au féminin, et peut-être aussi ce que les anciens appelaient l’âme.
Le féminin n’est pas ici une nouvelle identité à adopter, pas davantage une qualité obligatoire. C’est une dimension de l’existence à rencontrer, comme le masculin peut l’être pour une femme — quelque chose qui échappe précisément aux slogans et aux catégories. C’est dans cette perspective que les travaux de Tom Yeomans et James Hillman deviennent précieux. Assumer, découvrir, expérimenter SA vie, et non pas seulement répondre à des attentes et cocher des cases.
De la victime à la vie
Il ne s’agit donc pas de créer une nouvelle catégorie de victimes. Les hommes n’ont pas besoin de devenir les « oubliés » officiels auxquels on consacrerait à leur tour une journée, une campagne et un ruban. Ce serait simplement ajouter une case au système. Les hommes valent mieux que cela. Nous valons tous mieux que cela.
La question est plus radicale. Et si nous sortions de cette logique ? Et si nous cessions de demander à chaque groupe de prouver qu’il souffre davantage, qu’il mérite davantage d’attention ? Et si nous recommencions à penser à partir de ce qui nous rassemble ?
La Vie n’est pas une corporation, pas un groupe d’intérêts, elle ne demande pas d’adhérer à un « isme ». Elle est ce qui traverse les êtres, les distingue, les relie, les éprouve et les transforme. Un homme qui va mal n’a pas nécessairement besoin qu’on lui dise qu’il est une victime. Il n’a peut-être même pas besoin qu’on lui dise immédiatement ce qu’il ressent. Il peut avoir besoin de retrouver quelque chose d’élémentaire : un rapport vivant à son corps, aux autres, au monde, au désir, à l’épreuve et au sens de son existence.
Et peut-être, simplement, le droit de ne plus être seulement celui qui tient. Le droit de redevenir vivant. Quand nous serons parvenus au bout du néo-fascisme actuel, fait d’auto-censure, de non-vie, de culte du morbide, sans doute une prochaine étape sera de renouer avec la vie. Combien d’acteurs entreront en jeu? Et si l’homme-mâle avait un rôle positif à jouer?
Il y a quelques années, je terminais une balade sur le massif de Crussol, en Ardèche. La montée avait été sportive, et ralentissant ensuite je suis « cueilli » par une bouffée émotionnelle, un « retour de boomerang » comme je dis parfois, au sujet d’une émotion qu’on a enfouie il y a longtemps. D’un coup, en pleine balade, mon corps me fait ce cadeau d’un destockage express. Une vague énorme d’un souvenir de maltraitance, en forêt, lorsque j’étais petit, vers 5-6 ans me revient pour me dire: « respire avec moi, et libère-toi! ». Là, au début des années 80, bercé par la forêt, l’espace de quelques heures hors les HLM et les aboiements, je n’arrivais pas à bouger pour suivre mes parents vers la voiture. Une tristesse immense, comme infinie me saisissait. Quitter ce lieu, cette nature berçante, contenante, enveloppante, pour retourner dans la ville agressive avec ces personnes. J’étais immobilisé, incapable de suivre. Je refusais de rentrer, me mettais à pleurer, débordant de détresse. En réaction, mes parents faisaient mine de m’abandonner. Ils prenaient la voiture, s’en allaient en me laissant seul. Je hurlais mon angoisse et ma colère, avant de voir réapparaïtre la voiture quelques instants plus tard. Plus tard, on me dira que c’était forcément imaginaire. Mais là, sur le massif de Crussol, ce « paquet », cette combinaison d’affects-perceptions revient. Je me laisse traverser, quelques minutes, à longs sanglots, respirant avec, m’ouvrant à. La vie coule enfin dans cet endroit oublié, dans ses détails que jamais je n’avais touché du doigt. Si une présence autre était là, la guérison serait encore plus large. Je redescends du massif. A deux mètres à peine du sentier où je vais passer, un dogue danois semble m’attendre. Il me regarde, haut, massif, enraciné. Il s’approche très doucement. Je m’arrête. Il me tend sa patte, je me baisse, il pose son front contre le mien, en soutien, puis sur mon épaule. Vivant. Pas de peur du regard des autres, pas d’hésitation, pas de mot. Vivant.