Trois images de rêve : le chat, le paquebot et la danseuse

Quand le regard remplace le décodage

Nous rêvons parfois des visions qui résistent aux mots — non pas parce qu’elles seraient confuses, mais parce que leur densité visuelle dépasse la maigre capacité de nos langages à les circonscrire. Un félin posé sur l’épaule qui vous murmure des vérités. Un navire de ligne affrontant les profondeurs sans sombrer. Une silhouette féminine dont le corps dessine dans l’espace des arabesques que vous suivez — ou que vous trahissez par votre maladresse. Face à ces apparitions, l’impulsion première, presque réflexe, consiste à chercher la clé : que signifie le chat ? que cache le bateau ? que révèle cette danseuse ? C’est précisément cette hâte interprétative que James Hillman nous invite à suspendre, à ralentir, voire à oublier.

Car l’image onirique ne sollicite pas nécessairement notre appareil conceptuel ; elle demande plutôt à être accueillie dans sa singularité charnelle, contemplée dans sa résistance même aux traductions psychologiques. Elle est peut-être même une porte, non seulement une alternative au langage pollué d’opinion de notre époque, une porte ‘résonnante » avec l’imaginal: prendre et reprendre encore dans notre esprit ces images. Ce qui suit n’est donc pas un triptyque de définitions — chat égale intuition, bateau équivaut à inconscient, femme renvoie à l’anima — car pareille équation précipiterait déjà l’image dans l’abstraction qui la détruit. Il s’agit plutôt de laisser chaque vision opérer, de voir ce qu’elle fait émerger en nous avant que le verbe ne la recouvre.

Le chat sur l’épaule gauche : une présence qui parle

Imaginez — bien que ce verbe soit déjà trop faible dans son sens courant — la scène : vous êtes debout, dos à l’observateur, dominant une vallée où le Ventoux se dresse sous un ciel d’une limpidité absolue, et là, sur votre épaule gauche, pèse une présence animée, un chat qui vous parle avec ce naturel déconcertant des rêves. La tentation, évidemment, serait de traduire : le chat représente l’intuition, l’instinct, le féminin enfoui. Pourquoi pas ? Mais pourquoi si peu ?

Hillman, dans Dream Animals comme dans The Dream and the Underworld, dénonce avec une belle virulence cette propension à réduire l’animal onirique à un symbole psychologique interchangeable. L’animal du rêve n’est pas un signe à décrypter ; c’est une âme qui passe, un psychopompe (d’où l’importance d’Hermès pour Hillman) en chair et en poil, une subjectivité autonome qui habite notre nuit. Alors plutôt que de demander ce que le chat signifie, interrogeons son être : qui est-il, ce particulier félin ? Que fait-il, exactement, sur cette épaule précise, dans ce paysage déterminé, face à cette montagne identifiable ?

Car il parle. Et cette parole transforme tout. Nous ne sommes plus devant une espèce, mais devant une voix. Sentez son poids, sa chaleur, la manière dont ses griffes s’ancrent sans blesser ; observez la direction de son regard, peut-être vers l’horizon que vous contemplez, peut-être vers votre oreille où ses mots s’engouffrent. Pourquoi l’épaule gauche ? Là encore, le dictionnaire psychanalytique nous tend ses pièges : gauche, donc inconscient, donc féminin, donc réceptif. Mais l’image mérite mieux que cette paresse taxinomique. L’épaule porte, soutient, maintient à hauteur d’oreille une présence que l’on ne regarde pas mais qui accompagne le regard. Le chat est donc là, dans ce hors-champ immédiat, parlant pendant que vous regardez ailleurs — vers l’immensité de la vallée, vers la majesté du Ventoux. L’image nous propose peut-être moins une signification qu’une situation existentielle précise : quelque chose d’animal est à portée de voix, et cela ne nous empêche pas de lever les yeux vers le lointain, bien au contraire, cela en modifie peut-être la qualité même, transformant la contemplation en dialogue muet. L’image n’est pas alors pas une idée au sens mental, mais un appui métaphorique au sein d’une transformation déjà en cours. 

Le paquebot sous les flots : la structure immergée qui résiste

Deuxième vision : vous êtes à l’intérieur d’un grand paquebot dont la coque disparaît presque entièrement sous les eaux. Les vagues passent au-dessus, parfois caressent les hublots, parfois les martèlent, mais les vitres tiennent, la structure résiste, le navire continue d’exister dans cet élément qui n’est pas le sien, suspendu entre l’engloutissement et la flottaison. Là encore, la psychanalyse classique nous offre ses équations rapides : l’eau, c’est l’inconscient ; le bateau, c’est le moi ; la résistance, c’est la capacité d’adaptation. Intéressant, sans doute, mais réducteur, réduisant même chez Freud le multiple à l’un, l’inconnu à des notions en nombre très restreint, sans rien entendre à la diversité. Ce rédcutionnisme qui faisait rire les élèves de Deleuze. Non seulement aborder le visuel avec du verbal, mais en plus le réduire sans cesse à une grille de lecture économiquement orientée, conservatrice socialement.

Restons dans l’image elle-même, avec cette exigence hillmanienne du détail concret. Un paquebot, c’est d’abord une architecture étrange, un monde clos organisé en cabines, coursives, salons, escaliers — toute une topographie intérieure que l’on habite. Et voici que cette architecture se trouve submergée, non pas détruite, mais transmutée dans son rapport à l’élément aquatique. L’eau gagne, certes, mais elle ne l’emporte pas. Il y a dans cette image un paradoxe (ou une union des contraires, du moins une liaison des éloignés, spécialité d’Hermès notamment) du tenir-dans-la-profondeur, une existence possible sous le seuil habituel de la respiration.

Mais quelle eau, au juste ? Hillman nous oblige ici à l’exactitude sensorielle : est-elle noire comme du pétrole, verte comme l’absinthe, bleue profonde ou trouble et laiteuse ? Est-elle agitée d’une fureur tempétueuse ou berceuse d’une houle régulière ? Le navire est-il un vieux paquebot de ligne aux boiseries patinées ou un géant moderne aux surfaces synthétiques ? Y a-t-il de la lumière à l’intérieur, une veilleuse discrète, ou règne-t-il une obscurité totale ? Et surtout — car c’est peut-être là le cœur de l’expérience onirique — comment est-ce d’être là-dedans, de voir l’extérieur depuis cette intériorité menacée mais tenace ? Le rêve ne nous dit pas que nous allons mal ; il nous donne une position, une situation d’être-au-monde où la profondeur n’annihile pas la structure, où l’immersion ne dissout pas l’habitabilité. C’est cette expérience précise, ce mode d’habiter l’entre-deux, qu’il s’agit de contempler avant de la traduire en diagnostic psychologique. C’est en tant que tel un voyage de l’âme, une expérience de rêve pour revenir dans « un autre rêve » comme disent certaines spiritualités. Dès lors pourquoi vouloir réduire ce monde au nôtre, et plus encore l’expliquer avec les données de notre monde? Pourquoi ne pas simplement d’abord nous y ouvrir comme nouveauté, à contempler, regarder, profiter avec des yeux d’enfant?

Sur le « langage des oiseaux » et autres fuites verbales

Le mot « paquebot » ouvre ici une parenthèse nécessaire. On pourrait jouer, comme font certains courants ésotériques, avec les assonances, les anagrammes, les étymologies fantasmées — paquebot-pas que beau, pâques beau, pack beau... Cette langue des oiseaux, pratiquée depuis Grasset d’Orcet jusqu’à Fulcanelli et ses héritiers contemporains, peut certes faire surgir des connexions poétiques inattendues. Mais elle court un risque majeur : substituer au donné imaginal un bricolage verbal qui n’était pas dans le rêve. 

Car le rêve nous donne d’abord des formes, des espaces, des présences — non des mots à découper. La différence est fondamentale entre, d’une part, laisser un terme ouvrir une résonance associative et, d’autre part, prétendre découvrir sous le mot l’étymologie secrète et déterminante du rêve. Notre époque, si bavarde, si prompte à commenter, expliquer, théoriser, produit du discours sur tout, y compris sur ces visions nocturnes qui précisément demandent silence. « Cela veut dire que… », « En fait, ton inconscient te dit que… » — cette profusion interprétative éloigne souvent de l’expérience vécue. L’image ne donne pas son opinion ; elle montre, elle résiste, elle demeure. Un chat sur une épaule n’est pas une thèse ; un bateau sous les flots n’est pas une conclusion ; une femme qui danse n’est pas un symbole prêt à l’emploi. C’est une présence imaginale, et le travail du rêve consiste peut-être à retrouver cette capacité ancestrale de voir avant de nommer, de contempler avant de conceptualiser.

Danser avec l’inconnue : la rencontre sans concept

Troisième image, la plus mobile : vous dansez avec une femme dont l’identité vous échappe, parfois partagée entre la fluidité parfaite — ces tours où l’on sait sans savoir comment, où le corps de l’autre devient prolongement du vôtre — et la maladresse, le pas manqué, le pied écrasé, la résistance au rythme, l’éloignement soudain. Qui est-elle ? Jung nous offre ici son concept d’anima, cette figure archétypale du féminin dans la psyché masculine, médiatrice entre le conscient et l’inconscient, entre l’ego et les profondeurs. Mais gardons-nous de cette simplification qui tue l’image : l’anima n’est pas « la femme intérieure » en bonne et due forme, c’est une complexité relationnelle, une manière d’être-en-lien avec l’âme, le sentiment, l’imagination, l’altérité intérieure.

Ce qui importe, dans le rêve, c’est la danse elle-même — ce mode de relation non-verbal où l’on entre dans un rythme commun ou où l’on échoue à le faire. Si la danse est fluide, n’en concluons pas trop vite à l’intégration psychique accomplie ; si elle échoue, n’y voyons pas immédiatement un symptôme de désintégration. Regardez plutôt : qui conduit, qui suit ? Son corps est-il jeune ou vieux, séducteur ou austère, familier ou étrangement distant ? Vous regarde-t-elle dans les yeux ou fixe-t-elle un point au-dessus de votre épaule ? La danse est-elle une valse intime dans un salon clos ou une ronde chaotique sous les regards d’autrui ? Y a-t-une musique identifiable, ou règne un silence où seul compte le frottement des semelles ? Autant de détails que sans doute nous farbiquerons après le rêve en voulant nous souvenir. Très bien! Allons-y, reprenons ce tableau déjà nouveau car trop déformé. Utilisons les sous-modalités de l’hypnose ericksonienne (couleur, texture, forme, chaleur etc) pour préciser, sentir, voir davantage, nous y inscrire, résonner avec. Hillman nous rappelle ici l’importance de maintenir la figure dans son étrange singularité : cette femme n’est peut-être pas « mon anima », elle est peut-être cette femme-là, à ce moment précis, dans ce mouvement irréductible. La psyché ne parle pas seulement par concepts ; elle parle par gestes, postures, atmosphères, qualités de lumière.

Vers une écologie des images

Ces trois rêves, loin d’être des énigmes à résoudre, nous proposent finalement une éthique du regard. Le chat : non pas l’intuition incarnée, mais cet animal précis, sur cette épaule, parlant à cette oreille, pendant que le regard se perd vers le Ventoux. Le bateau : non pas l’inconscient liquide, mais cette structure immergée qui tient, ces fenêtres qui résistent, cette position intérieure d’où l’on voit l’eau sans y être noyé. La danseuse : non pas l’anima théorisée, mais ce corps en mouvement, cette réussite ou cet échec du rythme partagé, cette qualité précise de la rencontre.

Ce déplacement, qui peut sembler minime, transforme pourtant radicalement notre rapport aux rêves. Il fait passer d’une psychologie qui explique — qui traduit l’image en concept, le sensible en intelligible — à une psychologie qui regarde, qui laisse l’image agir par sa seule présence. Freud nous a appris à entendre, derrière l’image, les mouvements du désir refoulé ; Jung à élargir le rêve vers les mythes, les archétypes, l’histoire symbolique de l’humanité ; Hillman nous invite ensuite à nous arrêter, à contempler, à laisser le rêve demeurer suffisamment longtemps devant nous pour que son image puisse travailler en nous, silencieusement. Et Deleuze, avec Guattari, ajoute une dernière question : non plus seulement « que signifie cette image ? », mais « comment fonctionne-t-elle ? Qu’est-ce qu’elle connecte ? Qu’est-ce qu’elle met en mouvement dans notre vie psychique ? »

Peut-être le travail véritable commence-t-il avant l’interprétation, dans ce moment simple et radical : voir. Voir le chat, voir le bateau, voir la danseuse. Ne pas les faire disparaître immédiatement sous les mots, ne pas les précipiter dans les catégories. Car une image de rêve n’est peut-être pas une énigme attendant son dictionnaire — elle est une fenêtre ouverte sur une autre manière de regarder, une autre manière d’habiter le monde, une petite lucarne par où l’âme respire. Et notre époque, qui accuse la philosophie, l’intellectuel de trop analyser (ignorance énorme de l’histoire de la philosophie), ne cesse d’émettre des océans d’opinions qui étouffent cette respiration. Il nous faut peut-être ré-apprendre à nous taire, pour ré-apprendre à voir et respirer: que nous coûte cette expérience quand tout s’effondre?

Danseuses, futures danseuses, fantasmes, envies, réussites et échecs: à l'image de l'équivocité-vitesse du rêve.

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Je ne suis ni médecin, ni psychologue (j’ai fait le choix de ne pas aller au bout des 5 années de faculté de psychologie), ni psychiatre, ni psychothérapeute. Je ne fais donc pas de diagnostics, ne soigne pas et ne guéris pas. Ces pages sont données dans le cadre d’une démarche de bien-être à l’exclusion de tout objectif médical (ou paramédical) et ne peuvent en aucun cas se substituer à un avis médical. Elles ne dispensent en aucun cas de consulter un professionnel de la santé, chaque fois que cela est nécessaire. Seul un médecin est habilité à poser des diagnostics, prescrire, modifier ou supprimer tout traitement médical. Toute question relevant du domaine médical est à poser à votre médecin traitant.

Eddy Mannino

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